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partager nos sentiments si vous voulez percevoir notre présence. »

13. Ceci, donc, est ce que vous avez à faire et j’admets que c’est beaucoup. Vous devez en un mot aimer ces gens pour pouvoir vous trouver au milieu d’eux. L’ambition ne serait d’aucun usage. Ils méprisent votre ambition. Il faut que vous les aimiez et montriez votre amour des deux manières suivantes :

1° D’abord par un désir sincère d’être instruits par eux et d’entrer dans leurs pensées. D’entrer dans les leurs, remarquez, non de retrouver les vôtres exprimées par eux. Si celui qui écrivit le livre n’ est pas plus sage que vous, Vous n’ avez pas besoin de le lire ; s’il l’est, il pensera autrement que vous à bien des égards[1].

2° Nous sommes très prêts à dire d’un livre : « Comme ceci est bien, c’est exactement ce que je pense ! » Mais le sentiment juste est : « Comme ceci est étrange ! Je n’avais jamais songé à cela avant, et cependant je vois que c’est vrai ; ou si je ne le vois pas maintenant, j’espère que je le verrai quelque jour. » Mais que ce soit avec cette soumission ou non, du moins soyez sûr que vous allez à l’auteur pour atteindre sa pensée, non pour trouver la vôtre. Jugez-la ensuite, si vous vous croyez qualifié pour cela ; mais comprenez-la d’abord[2]. Et

  1. Cette idée choque en nous un lieu commun très répandu et qu’il est d’ailleurs peut-être aussi vrai que ce paradoxe. Mais faisons bénéficier Ruskin de sa théorie et ne nous étonnons pas que cet homme « plus sage que nous » pense « autrement que nous ».
  2. Cf. la Bible d’Amiens. « C’est en se référant à elles qu’il doit être entendu, compris s’il est possible — jugé — par notre amour d’abord », etc. (III, 3). (Note du traducteur.)