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qu’il sache, personne ne l’a encore dit ; autant qu’il sache, personne d’autre ne peut le dire. Il est obligé à le dire, clairement et mélodieusement s’il le peut, clairement en tous cas. Dans l’ensemble de sa vie il sent que ceci est la chose, ou le groupe de choses qui est réel pour lui ; ceci est le fragment de connaissance véritable ou vision, que sa part de la lumière du soleil, son lot sur la terre lui ont permis de saisir. Il voudrait le fixer pour toujours[1], le graver sur le rocher s’il le pouvait, en disant : « Ceci est le meilleur de moi ; pour le reste, j’ai mangé et dormi, aimé et haï comme un autre, ma vie fut comme une vapeur[2], et n’est pas, mais ceci je le vis et le con-

  1. Je ne connaissais pas ce passage des Trésors des Rois quand j’écrivais dans la Préface de la Bible d’Amiens : « Ruskin fut un de ces hommes… avertis de la présence auprès d’eux d’une réalité éternelle, instinctivement perçue par l’inspiration,… à laquelle ils consacrent pour lui donner quelque valeur leur vie éphémère. De tels hommes, attentifs et anxieux devant l’univers à déchiffrer, sont avertis des parties de la réalité sur lesquelles leurs dons spéciaux leur départissent une lumière particulière, par une sorte de démon qui les guide, etc. Le don spécial pour Ruskin, etc. Le poète étant pour Ruskin… une sorte de scribe écrivant sous la dictée de la nature une partie plus ou moins importante de son secret, le premier devoir de l’artiste est de ne rien ajouter de son crû au message divin. » Or ce passage des Trésors des Rois vérifie en quelque sorte ce que je disais alors de Ruskin ; puisque pour regarder sa pensée (on ne peut voir qu’avec quelque chose d’analogue à ce qui est regardé, si la lumière n’était pas dans l’œil, a dit Goethe, l’œil ne verrait pas la lumière, le monde pour tomber sous la pensée du savant doit être de la pensée) je m’étais trouvé prendre une idée si analogue à une idée de lui, un verre si pur que pénétrerait aisément sa lumière ; puisque entre ma contemplation et sa pensée j’avais introduit si peu de matière étrangère, opaque et réfractaire. (Note du traducteur.)
  2. Saint Jacques, iv, 14 : « Car qu’est-ce que votre vie, ce n’est qu’une vapeur qui paraît pour peu de temps et qui s’évanouit ensuite. » Comparez avec deux belles adaptations du même verset, 1° dans les Sept Lampes de l’Architecture : « Et puisque notre vie, à mettre les choses au mieux, ne doit être qu’une vapeur qui paraît pour peu de temps et s’évanouit ensuite, qu’elle apparaisse au