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vées une fois, seraient sauvées pour toujours. Est-ce là un faible pouvoir ? Au loin, parmi les landes et les rochers, — au loin dans l’obscurité des rues terribles, gisent ces faibles fleurettes, leurs fraîches feuilles déchirées, leurs tiges brisées ; ne descendrez vous jamais auprès d’elles pour les bien arranger dans leurs petites corbeilles odorantes, pour les abriter, toutes tremblantes, du vent cruel ? Les matins succéderont-ils aux matins, pour nous, mais non pour elles ? L’aube se lèvera-t-elle seulement pour regarder au loin les frénétiques Danses de la mort[1] ; et ne se lèvera-t-elle jamais pour rafraîchir de son souffle ces touffes vivantes de violette sauvage, et de chèvrefeuille, et de rose ; ni pour vous appeler, par la fenêtre (ne vous donnant pas le nom de la Dame du poète anglais, mais le nom de la grande Mathilde de Dante[2], qui, sur le bord de l’heureux Léthé, se tenait debout, tressant les fleurs avec les fleurs enguirlandes), disant :

  1. Voir la note de la page 138. (Note de l’auteur.)
  2. « Et là m’apparut… une Dame seule, laquelle s’en allait chantant, et cueillant l’une après l’autre les fleurs dont sa route était émaillée. Comme une femme en dansant tourne à terre sur elle-même et les pieds serrés, mettant à peine un pied devant l’autre, ainsi sur les petites fleurs vermeilles et jaunes, elle se tourna vers moi, semblable à une vierge qui baisse ses yeux modestes. » (Divine Comédie, Purgatoire, chant. XXVIII). Selon Mme Lucie Félix-Faure Goyau, Shelley, qui cite un fragment de la rencontre avec Mathilde, dans sa correspondance, s’est peut-être souvenu « des pages légers de Mathilde sur le sol embaumé pour évoquer la dame du Jardin, dans le poème de la Sensitive, celle dont le pied semblait avoir compassion de l’herbe qu’il foulait ». (Lucie Félix-Faure, les Femmes de l’œuvre de Dante, page 218.) Voir donc assemblés Dante, Tennyson, Ruskin et Shelley. (Note du traducteur.)