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et de les retenir quand il n’y a pas de cause à défendre. Il n’y a pas de souffrance, pas d’injustice, pas de misère sur la terre, dont vous ne soyez coupables. Les hommes peuvent supporter la vue de ces choses, mais vous ne devriez pas pouvoir la supporter. Les hommes peuvent fouler tout cela aux pieds sans rien ressentir, car la lutte est leur lot, et l’homme est pauvre de sympathie et avare d’espérance ; vous seules pouvez sentir la profondeur de la peine et deviner le chemin de la guérison.

Au lieu de vous efforcer à cette tâche, vous vous en détournez ; vous vous enfermez derrière les murs de vos parcs et les portes de vos jardins ; et vous vous contentez de savoir qu’au delà il y a tout un monde inculte ; un monde dont vous n’osez pas pénétrer les secrets, et dont vous n’osez pas concevoir la souffrance.

92. Je vous avoue que c’est là, pour moi, le plus confondant de tous les phénomènes que nous présente l’humanité. Je ne suis pas surpris des abîmes, où, quand elle est détournée de ce qui fait son honneur, peut tomber l’humanité. Je ne m’étonne pas de la mort de l’avare, dont les mains, en se relâchant, laissent pleuvoir l’or. Je ne m’étonne pas de la vie du débauché, un linceul enroulé autour de ses pieds. Je ne m’étonne pas du meurtre commis par un seul bras sur une seule victime, dans l’obscurité du chemin de fer, ou à l’ombre des roseaux du marais. Je ne m’étonne même pas du meurtre aux myriades de mains, du meurtre des multitudes, accompli comme une action d’éclat, en plein jour, par la frénésie des nations, ni des incalculables et