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qu’elle sache la situation géographique d’un plus ou moins grand nombre de villes, ou la date de plus ou moins d’événements, ou les noms de plus ou moins de personnages célèbres ; — ce n’est pas le but de l’éducation de convertir la femme en dictionnaire ; mais il est profondément nécessaire qu’on lui ait appris à pénétrer avec sa personnalité entière dans l’histoire qu’elle lit ; à garder de ses passages une peinture vraiment vivante, dans sa brillante imagination ; à saisir avec sa finesse instinctive le pathétique des faits eux-mêmes et le tragique de leur enchaînement que l’historien fait disparaître trop souvent sous des raisonnements qui les éclipsent et par la manière dont il prend soin de les disposer ; — c’est son rôle à elle de suivre à la trace l’équité voilée des divines récompenses et de débrouiller du regard, à travers les ténèbres, l’écheveau du fil de feu qui unit la faute au châtiment. Mais par-dessus tout, on devra lui apprendre à étendre les limites de sa sympathie à cette histoire qui se fait pour toujours tandis que s’écoulent les moments où paisiblement elle respire ; et aux malheurs de notre temps qui, s’ils n’étaient pas, comme il le faut, pleures par elle, ne pourraient plus revivre un jour. Elle doit s’exercer elle-même à imaginer quel en serait l’effet sur son âme et sur sa conduite, si elle était chaque jour mise en présence de la souffrance qui n’est pas moins réelle parce qu’elle est cachée à sa vue. On devra lui apprendre à mesurer un peu le néant du petit monde

    des coquillages après les coquillages, tandis que le grand océan de vérité s’étendait au loin, inaccessible. » (Note du traducteur.)