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affections longtemps contenues qui fait infiniment plus que protéger leurs objets contre une erreur passagère ; peu à peu elle façonne, anime et exalte les caractères des amants indignes, si bien qu’à la fin de l’histoire nous sommes tout juste capables, et pas plus, d’avoir la patience d’écouter leurs succès immérités.

De sorte que toujours, avec Scott comme avec Shakespeare, c’est la femme qui protège, enseigne et guide le jeune homme ; et jamais, en aucun cas, ce n’est le jeune homme qui protège ou instruit sa maîtresse.

60. Prenez maintenant, quoique plus brièvement, de plus graves témoignages — ceux des grands Italiens et des Grecs. Vous connaissez bien le plan du grand poème de Dante — c’est un poème d’amour qu’il adresse à sa Dame morte ; — un chant de bénédiction à celle qui a veillé sur son âme. S’inclinant seulement jusqu’à la pitié, jamais à l’amour, elle le sauve pourtant de la destruction, — le sauve de l’enfer. Il va se perdre, pour l’éternité, dans son désespoir ; elle descend du ciel à son aide, et, pendant toute la durée de l’ascension au Paradis, est son maître, se faisant pour lui l’interprète des vérités, les plus ardues, divines et humaines ; et, en ajoutant les réprimandes aux réprimandes, le conduit d’étoile en étoile[1].

Je n’insisterai pas sur la conception de Dante ; si je commençais, je ne pourrais finir ; d’ailleurs ;

  1. Sur cette ascension de Dante à la suite de Béatrice, voir Lucie Félix-Faure, les Femmes dans l’œuvre de Dante, pp. 226-280. (Note du traducteur.)