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les « tours des vignobles[1] », chargeant lentement et faisant partir des pistolets d’arçon du matin au soir[2]. Il est triste de n’avoir que d’obscures conceptions de devoir, plus triste, il me semble, d’avoir des conceptions pareilles de la joie[3].

Enfin. Vous méprisez la compassion. Il n’est pas besoin de mes paroles comme preuve de ceci. Il me suffira de transcrire un des entrefilets de jour-

  1. Ruskin fait ici allusion à ce passage de S. Mathieu (xxi, 33 et suivants, ou à lsaïe, v, 2, le passage est identique) : « Il y avait un homme, maître de maison, qui planta une vigne. Il l’entoura d’une haie, y creusa un pressoir et bâtit une tour » (pour qu’on pût de là surveiller la vigne. Ruskin a fait allusion à ces versets dans « Lectures of Architecture and Painting », § 19, quand, énumérant tous les passages de la Bible où nous sont montrées des tours, il nous dit : « Vous vous rappelez ce propriétaire qui construisit une tour dans son vignoble. » Dans le passage de « Lectures of Architecture and Painting » Ruskin veut montrer (à propos de la valeur religieuse de l’architecture gothique) que, dans la Bible, les tours n’ont jamais un caractère religieux et sont seulement construites par orgueil, plaisir, ou dans un but de défense. (Note du traducteur.)
  2. Cf. Time and Tide, § 46.
  3. Voir plus loin « des sentiments de joie purs » et surtout comparez avec Arrows of the Chace (passage cité par M. Bardoux) : « Buvons et mangeons, car nous mourrons demain », disait le fermier latin et il nous a laissé d’éternels monuments de sagesse humaine et de chant joyeux. « Travaillons et soyons justes, car demain nous mourrons et après la mort viendra le jugement », disaient Holbein et Durer, et ils nous ont laissé d’éternels souvenirs du travail humain et de la crainte attristée de la divinité. « Réjouissons-nous et soyons heureux, car demain nous mourrons et nous serons avec Dieu », disaient Fra Anglico et Giotto ; et ils nous ont laissé d’éternels monuments de la royauté des cieux, divinement lambrissée. « Fumons des pipes, gagnons de l’argent, lisons de mauvais romans, marchons dans l’air empesté, disons avec sentiment que nous sommes bien las, car demain nous mourrons et nous serons changés en pipes », voilà ce que disent les hommes d’aujourd’hui. » — On sait que « buvons et mangeons car nous mourrons demain » est une citation d’Isaïe, xxii, 13. Quant au passage tout entier, tant d’idées essentielles à Ruskin s’y laissent deviner, quand elles ne s’y montrent pas, que pour ne pas accumuler les abstractions, je renonce à les isoler. Je me contente de renvoyer le lecteur à la note de la page 211 « oui, mais quel roi » et la longue note des pages 212 et 213. (Note du traducteur.)