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térature comparée à sa dépense pour une alimentation luxueuse ? Nous parlons de la nourriture de l’esprit comme de celle du corps ; or, un bon livre contient une telle nourriture, inépuisablement ; c’est une provision pour la vie, et pour la meilleure partie de nous-mêmes. Eh bien, combien de temps la plupart des gens resteront-ils devant le meilleur livre avant de se décider à en donner le prix d’un beau turbot ! Sans doute, il y a eu des hommes qui ont serré leur ventre et laissé leur dos à découvert pour pouvoir acheter un livre, à qui leur bibliothèque coûta, je pense, en fin de compte, moins cher que ne reviennent la plupart des dîners. Peu de nous sont soumis à cette épreuve, et c’est tant pis[1], car une chose précieuse nous l’est d’autant plus qu’elle a été acquise au prix du travail et de l’économie et si les bibliothèques publiques étaient moitié aussi coûteuses que les banquets officiels, ou si les livres coûtaient la dixième partie de ce que coûtent les bracelets, même des hommes et des femmes frivoles pourraient quelquefois soupçonner qu’il peut y avoir autant d’utilité à lire qu’à grignoter et à briller. Tandis que précisément le bon marché de la littérature fait oublier même aux gens sages, que si un livre vaut d’être lu il vaut d’être acheter. Un livre ne vaut quelque chose que s’il vaut beaucoup et n’est profitable qu’une fois qu’il a été lu, et relu, et aimé, et aimé encore, et marqué de telle façon que vous puissiez vous

  1. « Nous connaîtrions plus de nous-mêmes et du Christianisme si nous étions plus souvent soumis à cette épreuve. » (Bible d’Amiens, III). (Note du traducteur.)