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ment ; mais « Bibliotheca », Trésor de Livres ; et il serait, je le répète, curieux de savoir jusqu’à quel point, — si Jérôme, au moment même où Rome, qui l’avait instruit, était dépossédée de sa puissance matérielle, n’avait pas fait de sa langue l’oracle de la prophétie hébraïque, ne s’en était pas servi pour constituer une littérature originale et une religion dégagée des terreurs de la loi mosaïque, — l’esprit de la Bible eût pénétré dans les cœurs des Goths, des Francs et des Saxons, sous Théodoric, Clovis et Alfred.

Le destin en avait décidé autrement et Jérôme était un instrument si passif dans ses mains qu’il commença l’étude de l’Hébreu seulement comme une discipline et sans aucune conception de la tâche qu’il avait à accomplir[1] encore moins de la portée de cet accomplissement. J’aurais de la joie à croire que les paroles

  1. Cette sorte d’ignorance de ce qui est au fond de leur âme est à la base de l’idée que Ruskin se fait de tous les prophètes, c’est-à-dire de tous les hommes vraiment géniaux. Parlant de lui-même il dit : « Ainsi, d’année en année, j’ai été amené à parler, ne sachant pas, lorsque je dépliais le rouleau où était contenu mon message, ce qui se trouverait plus bas, pas plus qu’un brin d’herbe ne sait quelle sera la forme de son fruit (Fors, IV, lettre LXXVIII, p. 121) et parlant des derniers jours de la vie de Moïse : « Quand il vit se dérouler devant lui l’histoire entière de ces quarante dernières années et quand le mystère de son propre ministère lui fut enfin révélé » (Modern Painters, iv, v, xx, 46, cité par M. Brunhes). Mais cet avenir que les hommes ne voient pas, est déjà contenu dans leur cœur. Et Ruskin me semble ne jamais l’avoir exprimé d’une façon plus mystérieuse et plus belle que dans cette phrase sur Giotto enfant, quand pour la première fois il vit Florence : « Il vit à ses pieds les innombrables tours de la cité des lys ; mais la plus belle de toutes (le Campanile) était encore cachée dans les profondeurs de son propre cœur » (Giotto and his work in Padua, p. 321 de l’édition américaine : The Pœtry of Architecture ; Giotto and his work in Padua). — (Note du Traducteur.)