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LE CENTURION

suggestionner : le dictionnaire ne donne jamais que la moitié de leur sens, et c’est à l’auteur, par la façon dont il les choisit et distribue, par l’art avec lequel il les combine et les assemble, à leur faire signifier le reste. Qui ne sait que le mérite peut-être le plus difficile à réaliser d’un roman comme Salammbô, Ben Hur, c’est de procurer au lecteur, par la richesse des descriptions, par l’exactitude technique du vocabulaire, par la reconstitution verbale et réelle des milieux, la sensation elle-même de la vie africaine ou de la vie orientale ? N’appelez pas cela, si le mot vous paraît ridicule, de la « couleur locale », mais cela n’en est pas moins indispensable dans le roman historique.

Et que dire de la langue française que l’on doit faire parler à des Romains ou à des Hiérosolymites du premier siècle ? Ce doit être une langue concrète, dont nous sommes déshabitués, et qui reproduit autant que possible le tour d’esprit des personnages de ce pays et de ce temps. Les anciens étaient plus près que nous de la nature, les orientaux surtout ; et leur vocabulaire est tout plein de choses. Leur langue est moins affinée, moins subtilisée, moins décolorée que la nôtre par des siècles de spéculation et d’abstraction philosophiques. Plus on remonte dans l’histoire des lettres, plus on retrouve sur les lèvres de l’homme ou dans les textes classiques le langage ferme, réaliste, pittoresque, qui exprime directement l’objet, et qui conserve à la pensée sa forme sensible et en quelque façon matérielle. Cicéron, que se plaît à citer M. Routhier, avait une langue aussi concrète que possible, et ce n’est pas lui qui aurait fait dire à Jean-Baptiste, le Précurseur : « Mon utilité a cessé. »[1] Il eût traduit de façon moins abstraite le texte connu : Oporiet ilium crescere, me auiem minui.

La langue de M. Routhier est donc souvent trop abstraite, trop moderne aussi, et cela nuit à l’effet de ses dialogues et de ses tableaux.

  1. P. 74.