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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t7.djvu/379

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On crut même qu’il s’étoit glissé dans Rome des soldats de Vitellius, pour sonder les dispositions des esprits. Ainsi la défiance étoit universelle, & l’on se croyoit à peine en sureté renfermé chez soi : mais c’étoit encore pis en public, où chacun craignant de paroître incertain dans les nouvelles douteuses ou peu joyeux dans les favorables, couroit avec une avidité marquée au-devant de tous les bruits. Le Sénat assemblé ne savoit que faire, & trouvoit par-tout des difficultés : se taire étoit d’un rebelle, parler étoit d’un flatteur, & le manege de l’adulation n’étoit pas ignoré d’Othon qui s’en étoit servi si long-tems. Ainsi flottant d’avis en avis sans s’arrêter à aucun, l’on ne s’accordoit qu’à traiter Vitellius de parricide & d’ennemi de l’Etat : les plus prévoyans se contentoient de l’accabler d’injures sans conséquence, tandis que d’autres n’épargnoient pas ses vérités, mais à grands cris, & dans une telle confusion de voix que chacun profitoit du bruit pour l’augmenter sans être entendu.

Des prodiges attestés par divers témoins augmentoient encore l’épouvante. Dans le vestibule du Capitole les rênes du char de la Victoire disparurent. Un spectre de grandeur gigantesque fut vu dans la chapelle de Junon. La statue de Jules César, dans l’isle du Tibre, se tourna par un tems calme & serein d’occident en orient. Un bœuf parla dans l’Etrurie ; plusieurs bêtes firent des monstres ; enfin l’on remarqua mille autres pareils phénomenes qu’on observoit en pleine paix dans les siecles grossiers, & qu’on ne voit plus aujourd’hui que quand on a peur. Mais ce qui joignit la désolation présente,