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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t6.djvu/588

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déshonorent vos grandes ames,*

[* Philibert Berthelier fut le Caton de notre patrie, avec cette différence que la liberté publique finit par l’un & commença par l’autre. II tenoit une belette privée quand il fut arrête ; il rendit son épée avec cette fierté qui sied si bien à la vertu malheureuse y puis il continua de jour avec sa belette, sans daigner répondre aux outragés de ses gardes. Il mourut comme doit mourir un martyr de la liberté.

Jean Levrery fut le Favonius de Berthelier ; non pas en imitant puérilement ses discours & ses manieres, mais en mourant volontairement comme lui : sachant bien que l’exemple de sa mort seroit plus utile à son pays que sa vie. Avant d’aller à l’échafaud, il écrivit sur le mur de sa prison cette épitaphe qu’on avoit faite à son prédécesseur.

Quid mihi mors nocuit ? Virtus post fata virescit :

Nec cruce, nec saevi gladio perit illa Tyranni]

& nous ne sommes plus assez grands nous-mêmes pour vous savoir admirer. Quels seront nos tyrans ? Des Gentilshommes de la cuiller,*

[* C’etoit une confrérie de Gentilshommes Savoyards qui avoient fait vœu de brigandage contre la ville de Geneve, & qui, pour marque de leur association, portoient une cuiller pendue au cou.] des Evêques des Geneve, des Comtes de Savoie, des ancêtres d’une maison avec laquelle nous venons de traiter, & à qui tous devons du respect ? Cinquante ans plutôt, je ne repondrois pas que le Diable *

[* J’ai lu dans ma jeunesse une Tragédie de l’escalade, où le Diable étoit en effet un des Acteurs, On me disoit que cette Piece ayant une fois été représentée, ce personnage en entrant sur la Scene se trouva double, comme si l’original eut été jaloux qu’on eut l’audace de le contrefaire, & qu’a l’instant l’effroi fit fuir tout le monde & finir lu représentation. Ce conte est burlesque, & le paroîtra bien plus à Paris qu’a Geneve : cependant, qu’on se prêté aux suppositions, on trouvera dans, cette double apparition un effet théâtral & vraiment effrayant. Je n’imagine qu’un Spectacle plus simple & plus terrible encore ; c’est celui de la main sortant du mur & traçant des mots inconnus au festin de Balthazar. Cette seule idée fait frissonner. Il me semble que nos Poetes Lyriques sont loin de ces inventions sublimes ; ils font, pour épouvanter un fracas de décorations sans effet. Sur la Scene même il ne faut pas tout dire à la vue ; mais ébranler l’imagination] & l’Antéchrist n’y eussent aussi fait leur rôle. Chez les Grecs, peuple d’ailleurs assez badin, tout étoit grave & sérieux, si-tôt qu’il s’agissoit de la patrie ; mais dans ce siecle plaisant où rien n’échappe au ridicule, hormis la. puissance, on n’ose parler d’héroÏsme