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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t6.djvu/585

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montrer qu’y personne : parce que nous n’avons naturellement que trop de penchant à les aimer. Sous un air flegmatique & froid, le Genevois cache une ame ardente & sensible, plus facile à émouvoir qu’a retenir. Dans ce séjour de la raison, la beauté n’est pas étrangère, ni sans empire ; le levain de la mélancolie y fait souvent fermenter l’amour ; les hommes n’y sont que trop capables de sentir des passions violentes, les femmes, de les inspirer ; & les tristes effets qu’elles y ont quelquefois produits ne montrent que trop le danger de les exciter par des Spectacles touchans & tendres. Si les héros de quelques Pieces soumettent l’amour au devoir, en admirant leur force, le cœur se prêté à leur foiblesse ; on apprend moins, à se donner leur courage qu’a se mettre dans le cas d’en avoir besoin. C’est plus d’exercice pour la vertu ; mais qui l’ose exposer à ces combats, mérite d’y succomber. L’amour, l’amour même prend son masque pour la surprendre ; il se pare de fort enthousiasme ; il usurpe sa force ; il affecte son langage, & quand on s’apperçoit de l’erreur, qu’il est tard pour en revenir ! Que d’hommes bien nés, séduits, par ces apparences, d’amans tendres & généreux qu’ils etoient d’abord, sont devenus par degrés de vils corrupteurs, sans mœurs ; sans respect pour la foi conjugale, sans égards pour les droits de la confiance & de l’amitié ! Heureux qui fait se reconnoître au bord du précipice & s’empêcher d’y tomber ! Est-ce au milieu d’une course rapide qu’on doit espérer de s’arrêter ? Est-ce en s’attendrissant tous les jours qu’on apprend à surmonter la tendresse ? On triomphe aisément d’un foible penchant ; mais celui qui connut le véritable amour & l’a su vaincre, ah !