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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t6.djvu/582

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le gouvernement n’a plus de force, & le riche est toujours le vrai souverain. Sur ces maximes incontestables, il reste à considérer si l’inégalité n’a pas atteint parmi nous le dernier terme où elle peut parvenir sans ébranler la République. Je m’en rapporte la-dessus à ceux qui connoissent mieux que moi notre constitution & la répartition de nos richesses. Ce que je sais : c’est que, le tems seul donnant à l’ordre des choses une pente naturelle vers cette inégalité & un progrès successif jusqu’à son dernier terme, c’est une grande imprudence de l’accélérer encore par des établissemens qui la favorisent. Le grand Sully qui nous aimoit, nous l’eut bien su dire : Spectacles & Comédies dans toute petite République & sur-tout dans Geneve, affoiblissement d’Etat.

Si le seul établissement du Théâtre nous est si nuisible, quel fruit tirerons-nous des Pieces qu’on y représente ? Les avantages même qu’elles peuvent procurer aux Peuples pour quels elles ont été composées nous tourneront à préjudice, en nous donnant pour instruction ce qu’on leur a donne pour censure, ou du moins en dirigeant nos goûts & nos inclinations sur les choses du monde qui nous conviennent le moins. La Tragédie nous représentera des tyrans & des héros. Qu’en avons-nous à faire ? Sommes-nous faits pour en avoir ou le devenir ? Elle nous donnera une vaine admiration de puissance & de la grandeur. De quoi nous servira-t-elle ? Serons-nous plus grands ou plus puissans pour cela ? Que nous importe d’aller étudier sur la Scene les devoirs des rois, en négligeant de remplir les nôtres ? La stérile admiration des vertus de Théâtre nous dédommagera-t-elle des vertus simples