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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t6.djvu/319

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il faut accoutumer le Peuple même à ce transport de juridiction. Pour cela on ne commence pas par ériger dans d’importantes affaires des Tribunaux composés de seuls Conseillers, mais on en érige d’abord de moins remarquables sur des objets peu intéressans. On fait ordinairement présider ces Tribunaux par un Syndic auquel on substitue quelquefois un ancien Syndic, puis un Conseiller, sans que personne y fasse attention ; on répete sans bruit cette manœuvre jusqu’à ce qu’elle fasse usage : on la transporte au criminel. Dans une occasion plus importante on érige un Tribunal pour juger des Citoyens. À la faveur de la Loi des récusations, on fait présider ce Tribunal par un Conseiller. Alors le Peuple ouvre les yeux & murmure. On lui dit : de quoi vous plaignez-vous ? voyez les exemples ; nous n’innovons rien.

Voilà, Monsieur, la politique de vos Magistrats. Ils font leurs innovations peu-à-peu, lentement, sans que personne en voie la conséquence ; & quand enfin l’on s’en apperçoit & qu’on y veut porter remède, ils crient qu’on veut innover.

Et voyez, en effet, sans sortir de cet exemple, ce qu’ils ont dit à cette occasion. Ils s’appuyoient sur la Loi des récusations ; on leur répond : la loi fondamentale de l’Etat veut que les Citoyens ne soient jugés que par leurs Syndics. Dans la concurrence de ces deux Loix celle-ci doit exclure l’autre ; en pareil cas pour les observer toutes deux on devroit plutôt élire un Syndic ad actum. À ce mot, tout est perdu ! Un Syndic ad actum ! innovation ! Pour moi, je ne vois rien-là de si nouveau qu’ils disent : si c’est le mot, on s’en sert tous