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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t6.djvu/216

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Quoi ! Dieu, maître du choix de ses preuves, quand il veut parler aux hommes, choisit par préférence celles qui supposent des connoissances qu’il sait qu’ils n’ont pas ! Il prend pour les instruire la même voie qu’il sait que prendra le Démon pour les tromper ! Cette marche seroit-elle donc celle de la Divinité ? Se pourroit-il que Dieu & le Diable suivissent la même route ? Voilà ce que je ne puis concevoir.

Nos Théologiens, meilleurs raisonneurs, mais de moins bonne foi que les anciens, sont fort embarrassés de cette magie : ils voudroient bien pouvoir tout-à-fait s’en délivrer, mais ils n’osent ; ils sentent que la nier seroit nier trop. Ces gens, toujours si décisifs, changent ici de langage ; ils ne la nient, ni ne l’admettent, ils prennent le parti de tergiverser, de chercher des faux-fuyants, à chaque pas ils s’arrêtent ; ils ne savent sur quel pied danser.

Je crois, Monsieur, vous avoir fait sentir où gît la difficulté. Pour que rien ne manque à sa clarté, la voici mise en dilemme.

Si l’on nie les prestiges, on ne petit prouver les miracles ; parce que les uns & les autres sont fondés sur la même autorité.

Et si ’l’on admet les prestiges avec les miracles, on n’a point de regle sure, précise & claire, pour distinguer les uns des autres : ainsi les miracles ne prouvent rien.

Je sais bien que nos gens, ainsi pressés, reviennent à la doctrine : mais ils oublient bonnement que si la doctrine est établie, le miracle est superflu ; & que si elle ne l’est pas, elle ne peut rien prouver.