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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t6.djvu/16

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fait payer si cher, le repos & des amis, les deux seuls biens dont mon cœur soit avide. Une misérable question d’Académie m’agitant l’esprit malgré moi, me jetta dans un métier pour lequel je n’étois point fait ; un succès inattendu m’y montra des attraits qui me séduisirent. Des foules d’adversaires m’attaquerent sans m’entendre, avec une étourderie qui me donna de l’humeur, & avec un orgueil qui m’en inspira peut-être. Je me défendis, &, de dispute en dispute, je me sentis engagé dans la carriere, presque sans y avoir pensé. Je me trouvai devenu, pour ainsi dire, Auteur à l’âge où l’on cesse de l’être, & homme de Lettres par mon mépris même pour cet état. Dès-là, je fus dans le public quelque chose : mais aussi le repos & les amis disparurent. Quels maux ne souffris-je point avant de prendre une assiette plus fixe & des attachemens plus heureux ? Il falut dévorer mes peines ; il falut qu’un peu de réputation me tînt lieu de tout. Si c’est un dédommagement pour ceux qui sont toujours loin d’eux-mêmes, ce n’en fut jamais un pour moi.

Si j’eusse un moment compté sur un bien si frivole, que j’aurois été promptement désabusé ! Quelle inconstance perpétuelle n’ai-je pas éprouvée dans les jugemens du public sur mon compte ! J’étois trop loin de lui ; ne me jugeant que sur le caprice ou l’intérêt de ceux qui le menent, à peine deux jours de suite avoit-il pour moi les mêmes yeux. Tantôt j’étois un homme noir, & tantôt un ange de lumiere. Je me suis vu dans la même année vanté, fêté, recherché, même à la Cour ; puis insulté, menacé, détesté, maudit : les soirs on m’attendoit pour m’assassiner dans les rues ; les matins