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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/84

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plusieurs sont destinées au philosophe. Au philosophe, entends-tu, cousine ? Pense que toutes ces heures-là ne doivent sonner que pour lui.

Ne va pas ici rougir & baisser les yeux : prendre un air grave, il t’est impossible ; cela ne peut aller à tes traits. Tu sais bien que je ne saurois pleurer sans rire, & que je n’en suis pas pour cela moins sensible ; je n’en ai pas moins de chagrin d’être loin de toi ; je n’en regrette pas moins la bonne Chaillot. Je te sais un gré infini de vouloir partager avec moi le soin de sa famille, je ne l’abandonnerai de mes jours ; mais tune serois plus toi-même si tu perdois quelque occasion de faire du bien. Je conviens que la pauvre mie étoit babillarde, assez libre dans ses propos familiers, peu discrete avec de jeunes filles, & qu’elle aimoit à parler de son vieux tems. Aussi ne sont-ce pas tant les qualités de son esprit que je regrette, bien qu’elle en eût d’excellentes parmi de mauvaises ; la perte que je pleure en elle, c’est son bon cœur, son parfait attachement, qui lui donnoit à la fois pour moi la tendresse d’une mere & la confiance d’une sœur. Elle me tenait lieu de toute ma famille. À peine ai-je connu ma mere ! mon pere m’aime autant qu’il peut aimer ; nous avons perdu ton aimable fr frere, re, je ne vois presque jamais les miens : me voilà comme une orpheline délaissée. Mon enfant, tu me restes seule ; car ta bonne mere, c’est toi : tu as raison pourtant ; tu me restes. Je pleurois ! j’étois donc folle ; qu’avois-je à pleurer ?

P.S. De peur d’accident, j’adresse cette lettre à notre maître, afin qu’elle te parvienne plus sûrement.