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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/73

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te mépriser. Ah ! malheureux ! je t’estimois, & tu me déshonores ! crois-moi, si ton cœur étoit fait pour jouir en paix de ce triomphe, il ne l’eût jamais obtenu.

Tu le sais, tes remords en augmenteront ; je n’avois point dans l’amedes inclinations vicieuses. La modestie & l’honnêteté m’étoient chéres ; j’aimois à les nourrir dans une vie simple & laborieuse. Que m’ont servi des soins que le Ciel a rejetés ? Des le premier jour que j’eus le malheur de te voir, je sentis le poison qui corrompt mes sens & ma raison ; je le sentis du premier instant, & tes yeux, tes sentimens, tes discours, ta plume criminelle le rendent chaque jour plus mortel.

Je n’ai rien négligé pour arrêter le progrès de cette passion funeste. Dans l’impuissance de résister, j’ai voulu me garantir d’être attaquée ; tes poursuites ont trompé ma vaine prudence. Cent fois j’ai voulu me jetter aux pieds des auteurs de mes jours ; cent fois j’ai voulu leur ouvrir mon cœur coupable : ils ne peuvent connoître ce qui s’y passe : ils voudront appliquer des remedes ordinaires à un mal désespéré ; ma mere est foible & sans autorité ; je connois l’inflexible sévérité de mon pere, & je ne ferai que perdre & déshonorer moi, ma famille & toi-même. Mon amie est absente, mon frere n’est plus ; je ne trouve aucun protecteur au monde contre l’ennemi qui me poursuit ; j’implore en vain le Ciel, le Ciel est sourd aux prieres des foibles. Tout fomente l’ardeur qui me dévore ; tout m’abandonne à moi-même, ou plutôt tout me livre à toi ; la nature entiere semble être ta complice ; tous mes efforts sont vains, je