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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/588

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mourir ; car autant vaudroit dire qu’il t’est permis de n’être pas homme, qu’il t’est permis de te révolter contre l’auteur de ton être, & de tromper ta destination. Mais en ajoutant que ta mort ne fait de mal à personne, songes-tu que c’est à ton ami que tu l’oses dire ?

Ta mort ne fait de mal à personne ! J’entends ; mourir à nos dépens ne t’importe guere, tu comptes pour rien nos regrets. Je ne te parle plus des droits de l’amitié que tu méprises : n’en est-il point de plus chers encore [1] qui t’obligent à te conserver ? S’il est une personne au monde qui t’ait assez aimé pour ne vouloir pas te survivre, & à qui ton bonheur manque pour être heureuse, penses-tu ne lui rien devoir ? Tes funestes projets exécutés ne troubleront-ils point la paix d’une ame rendue avec tant de peine à sa premiere innocence ? Ne crains-tu point de rouvrir dans ce cœur trop tendre des blessures mal refermées ? Ne crains-tu point que ta perte n’en entraîne une autre encore plus cruelle, en ôtant au monde, & à la vertu leur plus digne ornement ?, & si elle te survit ne crains-tu point d’exciter dans son sein le remords, plus pesant à supporter que la vie ? Ingrat ami, amant sans délicatesse, seras-tu toujours occupé de toi-même ? Ne songeras-tu jamais qu’à tes peines ? N’es-tu point sensible au bonheur de ce qui te fut cher ?, & ne saurois-tu vivre pour celle qui voulut mourir avec toi ?

Tu parles des devoirs du magistrat, & du pere de famille ; & parce qu’ils ne te sont pas imposés, tu te crois affranchi

  1. Des droits plus chers que ceux de l’amitié ! Et c’est un sage qui le dit ! Mais ce prétendu sage étoit amoureux lui-même.