Ouvrir le menu principal

Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/548

Cette page n’a pas encore été corrigée


qu’elle doit mépriser ? Comment pourra-t-il honorer lui-même celle qui n’a pas craint de s’abandonner à un vil corrupteur ? Ainsi bientôt ils se mépriseront mutuellement. L’amour, ce sentiment céleste, ne sera plus pour eux qu’un honteux commerce. Ils auront perdu l’honneur, & n’auront point trouvé la félicité [1]." Voilà notre leçon, mon ami ; c’est vous qui l’avez dictée. Jamais nos cœurs s’aimerent-ils plus délicieusement, & jamais l’honnêteté leur fut-elle aussi chére que dans le tems heureux où cette lettre fut écrite ? Voyez donc à quoi nous meneroient aujourd’hui de coupables feux nourris aux dépens des plus doux transports qui ravissent l’ame ! L’horreur du vice qui nous est si naturelle à tous deux s’étendroit bientôt sur le complice de nos fautes ; nous nous hairions pour nous être trop aimés, & l’amour s’éteindroit dans les remords. Ne vaut-il pas mieux épurer un sentiment si cher pour le rendre durable ? Ne vaut-il pas mieux en conserver au moins ce qui peut s’accorder avec l’innocence ? N’est-ce pas conserver tout ce qu’il eut de plus charmant ? Oui, mon bon, & digne ami, pour nous aimer toujours il faut renoncer l’un à l’autre. Oublions tout le reste, & soyez l’amant de mon ame. Cette idée est si douce qu’elle console de tout.

Voilà le fidele tableau de ma vie, & l’histoire naive de tout ce qui s’est passé dans mon cœur. Je vous aime toujours, n’en doutez pas. Le sentiment qui m’attache à vous est si tendre, & si vif encore, qu’une autre en seroit peut-être alarmée ; pour moi, j’en connus un trop différent pour me défier de celui-ci. Je sens qu’il a changé de nature, & du

  1. Voyez la premiere partie. Lettre XXIV.