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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/531

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autre au-dedans de moi ; enfin, les transports effrénés d’une passion rendue furieuse par les obstacles, me jetterent dans le plus affreux désespoir qui puisse accabler une ame ; j’osai désespérer de la vertu. Votre lettre plus propre à réveiller les remords qu’à les prévenir, acheva de m’égarer. Mon cœur étoit si corrompu que ma raisonne put résister aux discours de vos philosophes. Des horreurs dont l’idée n’avoit jamais souillé mon esprit oserent s’y présenter. La volonté les combattoit encore, mais l’imagination s’accoutumoit à les voir, & si je ne portois pas d’avance le crime au fond de mon cœur, je n’y portois plus ces résolutions généreuses qui seules peuvent lui résister.

J’ai peine à poursuivre. Arrêtons un moment. Rappelez-vous ce tems de bonheur, & d’innocence où ce feu si vif & si doux dont nous étions animés épuroit tous nos sentimens, où sa sainte ardeur [1] nous rendoit la pudeur plus chére & l’honnêteté plus aimable, où les désirs mêmes ne sembloient noître que pour nous donner l’honneur de les vaincre & d’en être plus dignes l’un de l’autre. Relisez nos premieres lettres ; songez à ces momens si courts & trop peu goûtés où l’amour se paroit à nos yeux de tous les charmes de la vertu, & où nous nous aimions trop pour former entre nous des liens désavoués par elle.

Qu’étions-nous, & que sommes-nous devenus ? Deux tendres amans passerent ensemble une année entiere dans le plus rigoureux silence, leurs soupirs n’osoient s’exhaler, mais

  1. Sainte ardeur ! Julie, ah Julie ! quel mot pour une femme aussi bien guérie que vous croyez l’être ?