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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/528

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vous étiez riche, mais à présent que vous n’avez plus rien, je me rétracte, & ma fille ne veut point de vous ? Si ce n’est pas ainsi que j’énonce mon refus, c’est ainsi qu’on l’interprétera : vos amours allégués seront pris pour un prétexte, ou ne seront pour moi qu’un affront de plus ; & nous passerons, vous pour une fille perdue, moi pour un malhonnête homme qui sacrifie son devoir, & sa foi à un vil intérêt, & joint l’ingratitude à l’infidélité. Ma fille, il est trop tard pour finir dans l’opprobre une vie sans tache, & soixante ans d’honneur ne s’abandonnent pas en un quart d’heure.

Voyez donc, continua-t-il, combien tout ce que vous pouvez me dire est à présent hors de propos ; voyez si des préférences que la pudeur désavoue, & quelque feu passager de jeunesse peuvent jamais être mis en balance avec le devoir d’une fille, & l’honneur compromis d’un pere. S’il n’étoit question pour l’un des deux que d’immoler son bonheur à l’autre, ma tendresse vous disputeroit un si doux sacrifice ; mais, mon enfant, l’honneur a parlé, & dans le sang dont tu sors, c’est toujours lui qui décide."

Je ne manquois pas de bonnes réponses à ce discours ; mais les préjugés de mon pere lui donnent des principes si différens des miens, que des raisons qui me sembloient sans réplique ne l’auroient pas même ébranlé. D’ailleurs, ne sachant ni d’où lui venoient les lumieres qu’il paraissoit avoir acquises sur ma conduite, ni jusqu’où elles pouvoient aller ; craignant, à son affectation de m’interrompre, qu’il n’eût déjà pris son parti sur ce que j’avois à lui dire ; et,