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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/526

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le prochain retour de M. de Wolmar. Ce fut alors que l’invincible amour me rendit des forces que je croyois n’avoir plus. Pour la premiere fois de ma vie j’osai résister en face à mon pere ; je lui protestai nettement que jamais M. de Wolmar ne me seroit rien, que j’étois déterminée à mourir fille, qu’il étoit maître de ma vie, mais non pas de mon cœur, & que rien ne me feroit changer de volonté. Je ne vous parlerai ni de sa colere ni des traitemens que j’eus à souffrir. Je fus inébranlable : ma timidité surmontée m’avoit portée à l’autre extrémité, & si j’avois le ton moins impérieux que mon pere, je l’avois tout aussi résolu.

Il vit que j’avois pris mon parti, & qu’il ne gagneroit rien sur moi par autorité. Un instant je me crus délivrée de ses persécutions. Mais que devins-je quand tout à coup je vis à mes pieds le plus sévere des peres attendri, & fondant en larmes ? Sans me permettre de me lever, il me serroit les genoux, & fixant ses yeux mouillés sur les miens, il me dit d’une voix touchante que j’entends encore au dedans de moi : Ma fille, respecte les cheveux blancs de ton malheureux pere ; ne le fais pas descendre avec douleur au tombeau, comme celle qui te porta dans son sein ; ah ! veux-tu donner la mort à toute ta famille ?

Concevez mon saisissement. Cette attitude, ce ton, ce geste, ce discours, cette affreuse idée, me bouleverserent au point que je me laissai aller demi-morte entre ses bras, & ce ne fut qu’apres bien des sanglots dont j’étois oppressée que je pus lui répondre d’une voix altérée, & faible : "Ô mon pere ! j’avois des armes contre vos menaces, je n’en ai point