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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/517

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vous laisser partir. Je tombai dans une sorte de désespoir ; j’aurois mieux aimé que vous ne fussiez plus que de n’être point à moi : j’en vins jusqu’à souhaiter votre mort, jusqu’à vous la demander. Le Ciel a vu mon cœur ; cet effort doit racheter quelques fautes.

Vous voyant prêt à m’obéir, il falut parler. J’avois reçu de la Chaillot des leçons qui ne me firent que mieux connoître les dangers de cet aveu. L’amour qui me l’arrachoit m’apprit à en éluder l’effet. Vous futes mon dernier refuge ; j’eu sassez de confiance en vous pour vous armer contre ma foiblesse ; je vous crus digne de me sauver de moi-même, & je vous rendis justice. En vous voyant respecter un dépôt si cher, je connus que ma passionne m’aveugloit point sur les vertus qu’elle me faisoit trouver en vous. Je m’y livrois avec d’autant plus de sécurité, qu’il me sembla que nos cœurs se suffisoient l’un à l’autre. Sûre de ne trouver au fond du mien que des sentimens honnêtes, je goûtois sans précaution les charmes d’une douce familiarité. Hélas ! je ne voyois pas que le mal s’invétéroit par ma négligence, & que l’habitude étoit plus dangereuse que l’amour. Touchée de votre retenue, je crus pouvoir sans risque modérer la mienne ; dans l’innocence de mes désirs, je pensois encourager en vous la vertu même par les tendres caresses de l’amitié. J’appris dans le bosquet de Clarens que j’avois trop compté sur moi, & qu’il ne faut rien accorder aux sens quand on veut leur refuser quelque chose. Un instant, un seul instant embrasa les miens d’un feu que rien ne put éteindre ; et si ma volonté résistoit encore, des lors mon cœur fut corrompu.