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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/488

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sensibilité ! C’étoit dans les yeux de la fille qu’on lisoit tout ce que souffroit la mere ; c’étoit elle qui la servoit les jours, qui la veilloit les nuits ; c’étoit de sa main qu’elle recevoit tous les secours. Vous eussiez cru voir une autre Julie ; sa délicatesse naturelle avoit disparu, elle étoit forte, & robuste, les soins les plus pénibles ne lui coûtoient rien, & son ame sembloit lui donner un nouveau corps. Elle fasoit tout, & paroissoit ne rien faire ; elle étoit partout, & ne bougeoit d’aupres d’elle ; on la trouvoit sans cesse à genoux devant son lit, la bouche collée sur sa main, gémissant ou de sa faute ou du mal de sa mere, & confondant ces deux sentimens pour s’en affliger davantage. Je n’ai vu personne entrer les derniers jours dans la chambre de ma tante sans être ému jusqu’aux larmes du plus attendrissant de tous les spectacles. On voyoit l’effort que faisoient ces deux cœurs pour se réunir plus étroitement au moment d’une funeste séparation ; on voyoit que le seul regret de se quitter occupoit la mere, & la fille, & que vivre ou mourir n’eût été rien pour elles si elles avoient pu rester ou partir ensemble.

Bien loin d’adopter les noires idées de Julie, soyez sûr que tout ce qu’on peut espérer des secours humains, & des consolations du cœur a concouru de sa part à retarder le progres de la maladie de sa mere, & qu’infailliblement sa tendresse, & ses soins nous l’ont conservée plus long-tems que nous n’eussions pu faire sans elle. Ma tante elle-même m’a dit cent fois que ses derniers jours étoient les plus doux momens de sa vie, & que le bonheur de sa fille étoit la seule chose qui manquoit au sien.