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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/485

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mêlera son charme à celui de l’amour. Vous vous direz : "Je sais aimer", avec un plaisir plus durable, & plus délicat que vous n’en goûteriez à dire : "Je possede ce que j’aime", car celui-ci s’use à force d’en jouir ; mais l’autre demeure toujours, & vous en jouiriez encore quand même vous n’aimeriez plus.

Outre cela, s’il est vrai, comme Julie, & vous me l’avez tant dit, que l’amour soit le plus délicieux sentiment qui puisse entrer dans le cœur humain, tout ce qui le prolonge, & le fixe, même au prix de mille douleurs, est encore un bien. Si l’amour est un désir qui s’irrite par les obstacles, comme vous le disiez encore, il n’est pas bon qu’il soit content ; il vaut mieux qu’il dure, & soit malheureux, que de s’éteindre au sein des plaisirs. Vos feux, je l’avoue, ont soutenu l’épreuve de la possession, celle du temps, celle de l’absence, & des peines de toute espece ; ils ont vaincu tous les obstacles, hors le plus puissant de tous, qui est de n’en avoir plus à vaincre, & de se nourrir uniquement d’eux-mêmes. L’univers n’a jamais vu de passion soutenir cette épreuve ; quel droit avez-vous d’espérer que la vôtre l’eût soutenue ! Le tems eût joint au dégoût d’une longue possession le progres de l’âge, & le déclin de la beauté : il semble se fixer en votre faveur par votre séparation ; vous serez toujours l’un pour l’autre à la fleur des ans ; vous vous verrez sans cesse tels que vous vous vîtes en vous quittant ; & vos cœurs, unis jusqu’au tombeau, prolongeront dans une illusion charmante votre jeunesse avec vos amours.

Si vous n’eussiez point été heureux, une insurmontable inquiétude