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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/475

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elle a même eu la foiblesse de la laisser voir à sa fille ; & l’effort qu’a fait la pauvre Julie pour contenir à cette lecture ses soupirs & ses pleurs l’a fait tomber évanouie.

Cette tendre mere, que vos lettres avoient déjà puissamment émue, commence à connoître par tout ce qu’elle voit, combien vos deux cœurs sont hors de la regle commune, & combien votre amour porte un caractere naturel de sympathie, que le tems ni les efforts humains ne sauroient effacer. Elle qui a si grand besoin de consolation, consoleroit volontiers sa fille, si la bienséance ne la retenoit, & je la vois trop près d’en devenir la confidente pour qu’elle ne me pardonne pas de l’avoir été. Elle s’échappa hier jusqu’à dire en sa présence, un peu indiscretement [1] peut-être, ah ! s’il ne dépendoit que de moi.... quoi qu’elle se retînt & n’achevât pas, je vis au baiser ardent que Julie imprimoit sur sa main qu’elle ne l’avoit que trop entendue. Je sais même qu’elle a voulu parler plusieurs fois à son inflexible époux ; mais, soit danger d’exposer sa fille aux fureurs d’un pere irrité, soit crainte pour elle-même, sa timidité l’a toujours retenue, & son affoiblissement, ses maux, augmentent si sensiblement, que j’ai peur de la voir hors d’état d’exécuter sa résolution avant qu’elle l’ait bien formée.

Quoi qu’il en soit, malgré les fautes dont vous êtes cause, cette honnêteté de cœur qui se fait sentir dans votre amour mutuel lui a donné une telle opinion de vous qu’elle se fie à la parole de tous deux sur l’interruption de votre correspondance,

  1. Claire, etes-vous ici moins indiscrete ? Est-ce la derniere fois que vous le serez ?