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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/448

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n’avois tant oui parler de M. le Colonel ; ce qui m’étonnoit dans un pays où l’usage est d’appeller les gens par leurs noms plus que par leurs titres & où ceux qui ont celui-là en portent ordinairement d’autres.

Cette fausse dignité fit bientôt place à des manieres plus naturelles. On se mit à causer tout bas ; & reprenant sans y penser un ton de familiarité peu décente, on chuchotoit, on sourioit en me regardant, tandis que la dame de la maison me questionnoit sur l’état de mon cœur d’un certain ton résolu qui n’étoit guere propre à le gagner. On servit ; & la liberté de la table, qui semble confondre tous les états, mais qui met chacun à sa place sans qu’il y songe, acheva de m’apprendre en quel lieu j’étois. Il étoit trop tard pour m’en dédire. Tirant donc ma sûreté de ma répugnance, je consacrai cette soirée à ma fonction d’observateur & résolus d’employer à connoître cet ordre de femmes la seule occasion que j’en aurois de ma vie. Je tirai peu de fruit de mes remarques ; elles avoient si peu d’idées de leur état présent, si peu de prévoyance pour l’avenir & hors du jargon de leur métier, elles étoient si stupides à tous égards, que le mépris effaça bientôt la pitié que j’avois d’abord pour elles. En parlant du plaisir même, je vis qu’elles étoient incapables d’en ressentir. Elles me parurent d’une violente avidité pour tout ce qui pouvoit tenter leur avarice : à cela près, je n’entendis sortir de leur bouche aucun mot qui partît du cœur. J’admirai comment d’honnêtes gens pouvoient supporter une société si dégoûtante. C’eût été leur imposer une peine cruelle, à mon avis, que de les condamner au genre de vie qu’ils choisissoient eux-mêmes.