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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/431

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l’air suspendus à des cordes, jusqu’à ce qu’ils se perdent majestueusement dans les guenilles dont j’ai parlé. Mais ce qu’il y a de réellement tragique, c’est quand les cordes sont mal conduites ou viennent à rompre, car alors les esprits infernaux & les Dieux immortels tombent, s’estropient, se tuent quelquefois. Ajoutez à tout cela les monstres qui rendent certaines scenes fort pathétiques, tels que des dragons, des lézards, des tortues, des crocodiles, de gros crapauds qui se promenent d’un air menaçant sur le théâtre & font voir à l’Opéra les tentations de S. Antoine. Chacune de ces figures est animée par un lourdaud de Savoyard, qui n’a pas l’esprit de faire la bête.

Voilà, ma cousine, en quoi consiste à peu près l’auguste appareil de l’Opéra, autant que j’ai pu l’observer du parterre à l’aide de ma lorgnette ; car il ne faut pas vous imaginer que ces moyens soient fort cachés & produisent un effet imposant ; je ne vous dis en ceci que ce que j’ai apperçu de moi-même, & ce que peut appercevoir comme moi tout spectateur non préoccupé. On assure pourtant qu’il y a une prodigieuse quantité de machines employées à faire mouvoir tout cela ; on m’a offert plusieurs fois de me les montrer ; mais je n’ai jamais été curieux de voir comment on fait de petites choses avec de grands efforts.

Le nombre des gens occupés au service de l’Opéra est inconcevable. L’orchestre & les chœurs composent ensemble près de cent personnes ; il y a des multitudes de danseurs,