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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/415

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le bien, il ne l’empêche pas de se montrer à son tour ; les charmes de l’esprit & du naturel font valoir ceux de la personne. La premiere répugnance vaincue devient bientôt un sentiment contraire. C’est l’autre point de vue du tableau & la justice ne permet pas de ne l’exposer que par le côté désavantageux.

C’est le premier inconvénient des grandes villes que les hommes y deviennent autres que ce qu’ils sont & que la société leur donne pour ainsi dire un être différent du leur. Cela est vrai, surtout à Paris & surtout à l’égard des femmes, qui tirent des regards d’autrui la seule existence dont elles se soucient. En abordant une dame dans une assemblée, au lieu d’une Parisienne que vous croyez voir, vous ne voyez qu’un simulacre de la mode. Sa hauteur, son ampleur, sa démarche, sa taille, sa gorge, ses couleurs, son air, son regard, ses propos, ses manieres, rien de tout cela n’est à elle ; & si vous la voyiez dans son état naturel, vous ne pourriez la reconnaître. Or cet échange est rarement favorable à celles qui le font & en général il n’y a guere à gagner à tout ce qu’on substitue à la nature. Mais on ne l’efface jamais entierement ; elle s’échappe toujours par quelque endroit & c’est dans une certaine adresse à la saisir que consiste l’art d’observer. Cet art n’est pas difficile vis-à-vis des femmes de ce pays ; car, comme elles ont plus de naturel qu’elles ne croient en avoir, pour peu qu’on les fréquente assidûment, pour peu qu’on les détache de cette éternelle représentation qui leur plaît si fort, on les voit bientôt comme elles sont ; & c’est alors que toute l’aversion qu’elles ont d’abord inspirée se change en estime & en amitié.