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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/390

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des choses ; que le vrai sage ne les considere que par les apparences ; qu’il doit prendre les préjugés pour principes, les bienséances pour loix & que la plus sublime sagesse consiste à vivre comme les fous.

Forcé de changer ainsi l’ordre de mes affections morales, forcé de donner un prix à des chimeres & d’imposer silence à la nature & à la raison, je vois ainsi défigurer ce divin modele que je porte au dedans de moi & qui servoit à la fois d’objet à mes désirs & de regle à mes actions ; je flotte de caprice en caprice ; & mes goûts étant sans cesse asservis à l’opinion, je ne puis être sûr un seul jour de ce que j’aimerai le lendemain.

Confus, humilié, consterné, de sentir dégrader en moi la nature de l’homme & de me voir ravalé si bas de cette grandeur intérieure où nos cœurs enflammés s’élevoient réciproquement, je reviens le soir, pénétré d’une secrete tristesse, accablé d’un dégoût mortel & le cœur vide & gonflé comme un ballon rempli d’air. Ô amour ! ô purs sentimens que je tiens de lui !… Avec quel charme je rentre en moi-même ! Avec quel transport j’y retrouve encore mes premieres affections & ma premiere dignité ! Combien je m’applaudis d’y revoir briller dans tout son éclat l’image de la vertu, d’y contempler la tienne, ô Julie, assise sur un trône de gloire & dissipant d’un souffle tous ces prestiges ! Je sens respirer mon ame oppressée, je crois avoir recouvré mon existence & ma vie & je reprends avec mon amour tous les sentimens sublimes qui le rendent digne de son objet.