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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/386

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que la scene moderne ne quitte plus son ennuyeuse dignité : on n’y sait plus montrer les hommes qu’en habit doré. Vous diriez que la France n’est peuplée que de comtes & de chevaliers ; & plus le peuple y est misérable & gueux, plus le tableau du peuple y est brillant & magnifique. Cela fait qu’en peignant le ridicule des états qui servent d’exemple aux autres, on le répand plutôt que de l’éteindre & que le peuple, toujours singe & imitateur des riches, va moins au théâtre pour rire de leurs folies que pour les étudier & devenir encore plus fous qu’eux en les imitant. Voilà de quoi fut cause Moliere lui-même ; il corrigea la cour en infectant la ville : & ses ridicules marquis furent le premier modele des petits-maîtres bourgeois qui leur succéderent.

En général, il y a beaucoup de discours & peu d’action sur la scene françoise : peut-être est-ce qu’en effet le François parle encore plus qu’il n’agit, ou du moins qu’il donneun bienn plus grand prix à ce qu’on dit qu’à ce qu’on fait. Quel qu’un disoit, en sortant d’une piece de Denys le Tyran : Je n’ai rien vu, mais j’ai entendu force paroles. Voilà ce qu’on peut dire en sortant des pieces françoises. Racine & Corneille, avec tout leur génie, ne sont eux-mêmes que des parleurs ; & leur successeur est le premier qui, à l’imitation des Anglois, ait osé mettre quelquefois la scene en représentation. Communément tout se passe en beaux dialogues bien agencés, bien ronflants, où l’on voit d’abord que le premier soin de chaque interlocuteur est toujours celui de briller. Presque tout s’énonce en maximes générales. Quelque agités qu’ils puissent être, ils songent toujours plus au public qu’à