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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/346

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pas oublié mon métier. Mon ami, l’on peut sans amour avoir les sentimens sublimes d’une ame forte : mais un amour tel que le nôtre l’anime & la soutient tant qu’il brûle ; sitôt qu’il s’éteint elle tombe en langueur & un cœur usé n’est plus propre à rien. Dis-moi, que serions-nous si nous n’aimions plus ? Eh ! ne vaudroit-il pas mieux cesser d’être que d’exister sans rien sentir & pourrois-tu te résoudre à traîner sur la terre l’insipide vie d’un homme ordinaire, après avoir goûté tous les transports qui peuvent ravir une ame humaine ? Tu vas habiter de grandes villes, où ta figure & ton âge, encore plus que ton mérite, tendront mille embûches à ta fidélité ; l’insinuante coquetterie affectera le langage de la tendresse & te plaira sans t’abuser ; tu ne chercheras point l’amour, mais les plaisirs ; tu les goûteras séparés de lui & ne les pourras reconnaître. Je ne sais si tu retrouveras ailleurs le cœur de Julie ; mais je te défie de jamais retrouver auprès d’une autre ce que tu sentis auprès d’elle. L’épuisement de ton ame t’annoncera le sort que je t’ai prédit ; la tristesse & l’ennui t’accableront au sein des amusemens frivoles ; le souvenir de nos premieres amours te poursuivra malgré toi ; mon image, cent fois plus belle que je ne fus jamais, viendra tout à coup te surprendre. À l’instant le voile du dégoût couvrira tous tes plaisirs & mille regrets amers naîtront dans ton cœur. Mon bien-aimé, mon doux ami, ah ! si jamais tu m’oublies… Hélas ! je ne ferai qu’en mourir ; mais toi tu vivras vil & malheureux & je mourrai trop vengée.

Ne l’oublie donc jamais, cette Julie qui fut à toi & dont