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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/330

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d’accepter les offres de Milord Edouard ; je vous ai empêché d’être heureux : mais le bonheur de Julie m’est plus cher que le vôtre ; je savois qu’elle ne pouvoit être heureuse après avoir livré ses parens à la honte & au désespoir ; & j’ai peine à comprendre, par rapport à vous-même, quel bonheur vous pourriez goûter aux dépens du sien.

Quoi qu’il en soit, voilà ma conduite & mes torts ; & puisque vous vous plaisez à quereller ceux qui vous aiment, voilà de quoi vous en prendre à moi seule ; si ce n’est pas cesser d’être ingrat, c’est au moins cesser d’être injuste. Pour moi, de quelque maniere que vous en usiez, je serai toujours la même envers vous ; vous me serez cher tant que Julie vous aimera & je dirois davantage s’il étoit possible. Je ne me repens d’avoir ni favorisé ni combattu votre amour. Le pur zele de l’amitié qui m’a toujours guidée me justifie également dans ce que j’ai fait pour & contre vous ; & si quelquefois je m’intéressais pour vos feux plus peut-être qu’il ne sembloit me convenir, le témoignage de mon cœur suffit à mon repos ; je ne rougirai jamais des services que j’ai pu rendre à mon amie, & ne me reproche que leur inutilité.

Je n’ai pas oublié ce que vous m’avez appris autrefois de la constance du sage dans les disgrâces & je pourrois, ce me semble, vous en rappeler à propos quelques maximes ; mais l’exemple de Julie m’apprend qu’une fille de mon âge est pour un philosophe du vôtre un aussi mauvais précepteur qu’un dangereux disciple ; & il ne me conviendroit pas de donner des leçons à mon maître.