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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/290

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instamment demandé à t’écrire, mais je me suis gardée de le permettre. Je prévoyois qu’un exces d’attendrissement lui relâcheroit trop le cœur, & qu’à peine serait-il au milieu de sa lettre, qu’il n’y auroit plus moyen de le faire partir. Tous les délais sont dangereux, lui ai-je dit ; hâtez-vous d’arriver à la premiere station d’où vous pourrez lui écrire à votre aise. En disant cela, j’ai fait signe à M. d’Orbe ; je me suis avancée, & le cœur gros de sanglots, j’ai collé mon visage sur le sien ; je n’ai plus sçu ce qu’il devenoit ; les larmes m’offusquoient la vue, ma tête commençoit à se perdre, & il étoit tems que mon rôle finît.

Un moment après je les ai entendus descendre précipitamment. Je suis sortie sur le pallier pour les suivre des yeux. Ce dernier trait manquoit à mon trouble. J’ai vu l’insensé se jetter à genoux au milieu de l’escalier, en baiser mille fois les marches, & d’Orbe pouvoir à peine l’arracher de cette froide pierre qu’il pressoit de son corps, de la tête & des bras, en poussant de longs gémissemens. J’ai senti les miens près d’éclater malgré moi, & je suis brusquement rentrée, de peur de donner une scene à toute la maison.

À quelques instans de là, M. d’Orbe est revenu tenant son mouchoir sur ses yeux. C’en est fait, m’a-t-il dit, ils sont en route. En arrivant chez lui, votre ami a trouvé la chaise à sa porte. Milord Edouard l’y attendoit aussi ; il a couru au-devant de lui, & le serrant contre sa poitrine : viens, homme infortuné, lui a-t-il dit d’un ton pénétré, viens verser tes douleurs dans ce cœur qui t’aime. Viens,