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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/284

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son front aussi jointes, je vous entends, s’est-il écrié, Julie est morte. Julie est morte ! a-t-il répété d’un ton qui m’a fait frémir : je le sens à vos soins trompeurs, à vos vains ménagements, qui ne font que rendre ma mort plus lente & plus cruelle.

Quoique effrayée d’un mouvement si subit, j’en ai bientôt deviné la cause, & j’ai d’abord conçu comment les nouvelles de ta maladie, les moralités de Milord Edouard, le rendez-vous de ce matin, ses questions éludées, celles que je venois de lui faire l’avoient pu jetter dans de fausses alarmes. Je voyois bien aussi quel parti je pouvois tirer de son erreur en l’y laissant quelques instans ; mais je n’ai pu me résoudre à cette barbarie. L’idée de la mort de ce qu’on aime est si affreuse, qu’il n’y en a point qui ne soit douce à lui substituer, & je me suis hâtée de profiter de cet avantage. Peut-être ne la verrez-vous plus, lui ai-je dit ; mais elle vit & vous aime. Ah ! si Julie étoit morte, Claire auroit-elle quelque chose à vous dire ? Rendez graces au Ciel qui sauve à votre infortune des maux dont il pourroit vous accabler. Il étoit si étonné, si saisi, si égaré, qu’apres l’avoir fait rasseoir, j’ai eu le tems de lui détailler par ordre tout ce qu’il faloit qu’il scût, & j’ai fait valoir de mon mieux les procédés de Milord Edouard, afin de faire dans son cœur honnête quelque diversion à la douleur, par le charme de la reconnoissance.

Voilà, mon cher, ai-je poursuivi, l’état actuel des choses. Julie est au bord de l’abyme, prête à s’y voir accabler du déshonneur public, de l’indignation de sa famille,