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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/278

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a mauvaise grâce tandis que nos amis sont au désespoir ! C’en est fait, il faut qu’ils se quittent ; voici l’instant, peut-être, de leur éternelle séparation, & la tristesse que nous leur reprochâmes le jour du concert étoit peut-être un pressentiment qu’ils se voyoient pour la derniere fois. Cependant, votre ami ne sait rien de son infortune : dans la sécurité de son cœur il jouit encore du bonheur qu’il a perdu ; au moment du désespoir il goûte en idée une ombre de félicité ; & comme celui qu’en leve un trépas imprévu, le malheureux songe à vivre & ne voit pas la mort qui va le saisir. Hélas ! c’est de ma main qu’il doit recevoir ce coup terrible ! Ô divine amitié ! seule idole de mon cœur ! viens l’animer de ta soin te cruauté. Donne-moi le courage d’être barbare, & de te servir dignement dans un si douloureux devoir.

Je compte sur vous en cette occasion & j’y compterois même quand vous m’aimeriez moins, car je connois votre ame ; je sais qu’elle n’a pas besoin du zele de l’amour, où parle celui de l’humanité. Il s’agit d’abord d’engager notre ami à venir chez moi demain dans la matinée. Gardez-vous, au surplus, de l’avertir de rien. Aujourd’hui l’on me laisse libre, & j’irai passer l’après-midi chez Julie ; tâchez de trouver Milord Edouard, & de venir seul avec lui m’attendre à huit heures, afin de convenir ensemble de ce qu’il faudra faire pour résoudre au départ cet infortuné, & prévenir son désespoir.

J’espere beaucoup de son courage & de nos soins. J’espere encore plus de son amour. La volonté de Julie, le danger que courent sa vie & son honneur, sont des motifs auxquels