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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/258

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pere. Il n’y a, m’a-t-il dit, ni incidens ni aventures dans ce que vous m’avez raconté, & les catastrophes d’un Roman m’attacheroient beaucoup moins ; tant les sentimens suppléent aux situations, & les procédés honnêtes aux actions éclatantes. Vos deux ames sont si extra ordinaires qu’on n’en peut juger sur les regles communes ; le bonheur n’est pour vous ni sur la même route ni de la même espece que celui des autres hommes : ils ne cherchent que la puissance & les regards d’autrui ; il ne vous faut que la tendresse & la paix. Il s’est joint à votre amour une émulation de vertu qui vous éleve, & vous vaudriez moins l’un & l’autre si vous ne vous étiez point aimés. L’amour passera, ose-t-il ajouter (pardonnons-lui ce blasphéme prononcé dans l’ignorance de son cœur). L’amour passera, dit-il, & les vertus resteront. Ah ! puissent-elles durer autant que lui, ma Julie ! le Ciel n’en demandera pas davantage.

Enfin je vois que la dureté philosophique & nationale n’altere point dans cet honnête Anglois l’humanité naturelle, & qu’il s’intéresse véritablement à nos peines. Si le crédit & la richesse nous pouvoient être utiles, je crois que nous aurions lieu de compter sur lui. Mais hélas ! de quoi servent la puissance & l’argent pour rendre les cœurs heureux ?

Cet entretien, durant lequel nous ne comptions pas les heures, nous a menés jusqu’à celle du dîné ; j’ai fait apporter un poulet, & après le dîner nous avons continué de causer. Il m’a parlé de sa démarche de ce matin, & je n’ai pu m’empêcher de témoigner quelque surprise d’un procédé si authentique & si peu mesuré : mais, outre la raison qu’il m’en