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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/228

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aujourd’hui ton cœur, que ne l’effrayoient jadis les gouffres de Meillerie, le mien court le même risque & n’a pas balancé. Ecoute.

Babi, qui couche ordinairement dans ma chambre est malade depuis trois jours, & quoique je voulusse absolument la soigner, on l’a transporté ailleurs malgré moi : mais comme elle est mieux, peut-être elle reviendra des demain. Le lieu où l’on mange est loin de l’escalier qui conduit à l’appartement de ma mere & au mien : à l’heure du souper toute la maison est déserte hors la cuisine & la salle à manger. Enfin la nuit dans cette saison est déjà obscure à la même heure, son voile peut dérober aisément dans la rue les passans aux spectateurs, & tu sais parfaitement les êtres de la maison.

Ceci suffit pour me faire entendre. Viens cette apres midi chez ma Fanchon ; je t’expliquerai le reste, & te donnerai les instructions nécessaires : que si je ne le puis je les laisserai par écrit à l’ancien entrepôt de nos lettres, où, comme je t’en ai prévenu, tu trouveras déjà celle-ci : car le sujet en est trop important pour l’oser confier à personne.

Ô comme je vois à présent palpiter ton cœur ! Comme j’y listes transports, & comme je les partage ! Non, mon doux ami, non, nous ne quitterons point cette courte vie sans avoir un instant goûté le bonheur. Mais songe pourtant que cet instant est environné des horreurs de la mort ; que l’abord est sujet à mille hazards, le séjour dangereux, la retraite d’un péril extrême ; que nous sommes perdus si nous sommes découverts, & qu’il faut que tout nous favorise pour pouvoir éviter de l’être. Ne nous abusons point ; je connois trop mon