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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/227

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LETTRE LIII. DE JULIE.

Ainsi tout déconcerte nos projets, tout trompe notre attente, tout trahit des feux que le Ciel eût dû couronner ! Vils jouets d’une aveugle fortune, tristes victimes d’un moquer espoir, toucherons-nous sans cesse au plaisir qui fuit, sans jamais l’atteindre ? Cette noce trop vainement désirée devoit se faire à Clarens ; le mauvais temps nous contrarie, il faut la faire à la ville. Nous devions nous y ménager une entrevue ; tous deux obsédés d’importuns, nous ne pouvons leur échapper en même tems, & le moment où l’un des deux se dérobe est celui où il est impossible à l’autre de le joindre ! Enfin, un favorable instant se présente, la plus cruelle des meres vient nous l’arracher, & peu s’en faut que cet instant ne soit celui de la perte de deux infortunés qu’il devoit rendre heureux ! Loin de rebuter mon courage, tant d’obstacles l’ont irrité. Je ne sais quelle nouvelle force m’anime, mais je me sens une hardiesse que je n’eus jamais ; & si tu l’oses partager, ce soir, ce soir même peut acquitter mes promesses & payer d’une seule fois toutes les dettes de l’amour.

Consulte-toi bien, mon ami, & vois jusqu’à quel point il t’est doux de vivre ; car l’expédient que je te propose peut nous mener tous deux à la mort. Si tu la crains, n’acheve point cette lettre, mais si la pointe d’une épée n’effraye pas plus