Ouvrir le menu principal

Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/215

Cette page n’a pas encore été corrigée


avoir de la prudence ; tu pourrois plutôt vaincre tes passions que les déguiser. La moindre alarme te mettroit en fureur ; à la moindre lueur favorable tu ne douterois plus de rien ; on liroit tous nos secrets dans ton ame, & tu détruirois à force de zele tout le succes de mes soins. Laisse-moi donc les soucis de l’amour, & n’en garde que les plaisirs ; ce partage est-il si pénible, & ne sens-tu pas que tu ne peux rien à notre bonheur que de n’y point mettre obstacle ?

Hélas ! que me serviront désormais ces précautions tardives ? Est-il tems d’affermir ses pas au fond du précipice, & de prévenir les maux dont on se sent accablé ? Ah ! misérable fille, c’est bien à toi de parler de bonheur ! En peut-il jamais être où regnent la honte & le remords ? Dieu ! quel état cruel de ne pouvoir ni supporter son crime, ni s’en repentir ; d’être assiégé par mille frayeurs, abusé par mille espérances vaines, & de ne jouir pas même de l’horrible tranquillité du désespoir ! Je suis désormais à la seule merci du sort. Ce n’est plus ni de force ni de vertu qu’il est question, mais de fortune & de prudence, & il ne s’agit pas d’éteindre un amour qui doit durer autant que ma vie ; mais de le rendre innocent ou de mourir coupable. Considere cette situation, mon ami, & vois si tu peux te fier à mon zele !