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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/179

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pensois ; mais la difficulté des arrangemens de voiture a fait abandonner ce projet, & l’on travaille à me consoler de n’être pas de la partie. Il faloit feindre de la tristesse, & le faux rôle que je me vois contrainte à jouer m’en donne une si véritable, que le remords m’a presque dispensée de la feinte.

Pendant l’absence de mes parens, je ne resterai pas maîtresse de maison ; mais on me dépose chez le pere de la cousine, en sorte que je serai tout de bon, durant ce tems inséparable de l’inséparable. De plus ma mere a mieux aimé se passer de femme-de-chambre & me laisser Babi pour gouvernante : sorte d’Argus peu dangereux, dont on ne doit ni corrompre la fidélité ni se faire des confidens, mais qu’on écarte aisément au besoin, sur la moindre lueur de plaisir ou de gain qu’on leur offre.

Tu comprends quelle facilité nous aurons à nous voir durant une quinzaine de jours ; mais c’est ici que la discrétion doit suppléer à la contrainte, & qu’il faut nous imposer volontairement la même réserve à laquelle nous sommes forcés dans d’autres tems. Non-seulement tu ne dois pas, quand je serai chez ma cousine, y venir plus souvent qu’auparavant, de peur de la compromettre ; j’espere même qu’il ne faudra te parler ni des égards qu’exige son sexe, ni des droits sacrés de l’hospitalité, & qu’un honnête homme n’aura pas besoin qu’on l’instruise du respect dû par l’amour à l’amitié qui lui donne asyle. Je connois tes vivacités, mais j’en connois les bornes inviolables. Si tu n’avois jamais fait de sacrifice à ce qui est honnête, tu n’en aurois point à faire aujourd’hui.