Ouvrir le menu principal

Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/146

Cette page n’a pas encore été corrigée


pesantes chaînes de la nécessité l’attachent à l’ignominie. Il cherchera la félicité suprême sans se souvenir qu’il est homme : son cœur & sa raison seront incessamment en guerre, & des désirs sans bornes lui prépareront d’éternelles privations.

Telle est la situation cruelle où me plongent le sort qui m’accable, & mes sentimens qui m’élevent, & ton pere qui me méprise, & toi qui fais le charme & le tourment de ma vie. Sans toi, beauté fatale ! je n’aurois jamais senti ce contraste insupportable de grandeur au fond de mon ame & de bassesse dans ma fortune ; j’aurois vécu tranquille & serois mort content, sans daigner remarquer quel rang j’avois occupé sur la terre. Mais t’avoir vue & ne pouvoir te posséder, t’adorer & n’être qu’un homme, être aimé & ne pouvoir être heureux, habiter les mêmes lieux & ne pouvoir vivre ensemble ! Ô Julie à qui je ne puis renoncer ! Ô destinée que je ne puis vaincre ! Quels combats affreux vous excitez en moi, sans pouvoir jamais surmonter mes désirs ni mon impuissance !

Quel effet bizarre & inconcevable ! Depuis que je suis rapproché de vous, je ne roule dans mon esprit que des pensers funestes. Peut-être le séjour où je suis contribue-t-il à cette mélancolie ; il est triste & horrible ; il en est plus conforme à l’état de mon ame, & je n’en habiterois pas si patiemment un plus agréable. Une file de rochers stériles borde la côte, & environne mon habitation que l’hiver rend encore plus affreuse. Ah ! je le sens, ma Julie, s’il faloit renoncer à vous, il n’y auroit plus pour moi d’autre séjour ni d’autre saison.

Dans les violens transports qui m’agitent je ne saurois