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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/145

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BILLET

J’écris, par un batelier que je ne connois point, ce billet à l’adresse ordinaire, pour donner avis que j’ai choisi mon asyle à Meillerie sur la rive opposée ; afin de jouir au moins de la vue du lieu dont je n’ose approcher.

LETTRE XXVI. À JULIE.

Que mon état est changé dans peu de jours ! Que d’amertumes se mêlent à la douceur de me rapprocher de vous ! Que de tristes réflexions m’assiégent ! Que de traverses mes craintes me font prévoir ! Ô Julie ! que c’est un fatal présent du Ciel qu’une ame sensible ! Celui qui l’a reçu doit s’attendre à n’avoir que peine & douleur sur la terre. Vil jouet de l’air & des saisons, le soleil ou les brouillards, l’air couvert ou serein régleront sa destinée, & il sera content ou triste, au gré des vents. Victime des préjugés, il trouvera dans d’absurdes maximes un obstacle invincible aux justes vœux de son cœur. Les hommes le puniront d’avoir des sentimens droits de chaque chose, & d’en juger par ce qui est véritable plutôt que par ce qui est de convention. Seul il suffiroit pour faire sa propre misere, en se livrant indiscretement aux attraits divins de l’honnête & du beau, tandis que les