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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/133

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les étrangers qui passent sont des marchands, & d’autres gens uniquement occupés de leur négoce & de leur gain. Il est juste qu’ils nous laissent une partie de leur profit, & nous les traitons comme ils traitent les autres. Mais ici, où nulle affaire n’appelle les étrangers, nous sommes sûrs que leur voyage est désintéressé ; l’accueil qu’on leur fait l’est aussi. Ce sont des hôtes qui nous viennent voir parce qu’ils nous aiment, & nous les recevons avec amitié.

Au reste, ajouta-t-il en souriant, cette hospitalité n’est pas coûteuse, & peu de gens s’avisent d’en profiter. Ah ! je le crois, lui répondis-je. Que feroit-on chez un peuple qui vit pour vivre, non pour gagner ni pour briller ? Hommes heureux & dignes de l’être, j’aime à croire qu’il faut vous ressembler en quelque chose pour se plaire au milieu de vous.

Ce qui me paroissoit le plus agréable dans leur accueil, c’étoit de n’y pas trouver le moindre vestige de gêne ni pour eux ni pour moi. Ils vivoient dans leur maison comme si je n’y eusse pas été, & il ne tenoit qu’à moi d’y être comme si j’y eusse été seul. Ils ne connoissent point l’incommode vanité d’en faire les honneurs aux étrangers, comme pour les avertir de la présence d’un maître, dont on dépend au moins en cela. Si je ne disois rien, ils supposoient que je voulois vivre à leur maniere ; je n’avois qu’à dire un mot pour vivre à la mienne, sans éprouver jamais de leur part la moindre marque de répugnance ou d’étonnement. Le seul compliment qu’ils me firent, après avoir sçu que j’étois Suisse, fut de me dire que nous étions freres, & que je n’avois qu’à me regarder chez eux comme étant chez moi. Puis ils ne