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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/131

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beauté de mille étonnans spectacles ; le plaisir de ne voir autour de soi que des objets tout nouveaux, des aiseaux étranges, des plantes bizarres & inconnues, d’observer en quelque sorte une autre nature, & de se trouver dans un nouveau monde. Tout cela fait aux yeux un mélange inexprimable, dont le charme augmente encore par la subtilité de l’air qui rend les couleurs plus vives, les traits plus marqués, rapproche tous les poins de vue ; les distances paroissant moindres que dans les plaines, où l’épaisseur de l’air couvre la terre d’un voile, l’horizon présente aux yeux plus d’objets qu’il semble n’en pouvoir contenir : enfin, le spectacle a je ne sais quoi de magique, de surnaturel, qui ravit l’esprit & les sens ; on oublie tout, on s’oublie soi-même, on ne sait plus où l’on est.

J’aurois passé tout le tems de mon voyage dans le seul enchantement du paysage, si je n’en eusse éprouvé un plus doux encore dans le commerce des habitans. Vous trouverez dans ma description un léger crayon de leurs mœurs, de leur simplicité, de leur égalité d’ame, & de cette paisible tranquillité qui les rend heureux par l’exemption des peines plutôt que par le goût des plaisirs. Mais ce que je n’ai pu vous peindre & qu’on ne peut gueres imaginer, c’est leur humanité désintéressée, & leur zele hospitalier pour tous les étrangers que le hasard ou la curiosité conduisent parmi eux. J’en fis une épreuve surprenante, moi qui n’étois connu de personne & qui ne marchois qu’à l’aide d’un conducteur. Quand j’arrivois le soir dans un hameau, chacun venoit avec tant d’empressement m’offrir sa maison, que j’étois