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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t16.djvu/90

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mon bonheur. Il me falloit, à la place de l’ambition éteinte un sentiment vif qui remplît mon cœur. Il falloit, pour tout dire, un successeur à maman : puisque je ne devois plus vivre avec elle, il me falloit quelqu’un qui vécût avec son élève & en qui je trouvasse la simplicité, la docilité de cœur qu’elle avoit trouvée en moi. Il falloit que la douceur de la vie privée & domestique me dédommageât du sort brillant auquel je renonçais. Quand j’étois absolument seul, mon cœur étoit vide ; mais il n’en falloit qu’un pour le remplir. Le sort m’avoit ôté, m’avoit aliéné, du moins en partie, celui pour lequel la nature m’avoit foit. Dès-lors j’étois seul ; car il n’y eut jamais pour moi d’intermédiaire entre tout & rien. Je trouvois dans Thérèse le supplément dont j’avois besoin ; par elle je vécus heureux autant que je pouvois l’être, selon le cours des événemens.

Je voulus d’abord former son esprit. J’y perdis ma peine. Son esprit est ce que l’a foit la nature ; la culture & les soins n’y prennent pas. Je ne rougis pas d’avouer qu’elle n’a jamais bien sçu lire, quoiqu’elle écrive passablement. Quand j’allai loger dans la rue Neuve-des-Petits-Champs, j’avois à l’hôtel de Pontchartrain, vis-à-vis mes fenêtres, un cadran sur lequel je m’efforçai durant plus d’un mais à lui faire connoître les heures. À peine les connoît-elle encore à présent. Elle n’a jamais pu suivre l’ordre des douze mais de l’année & ne connaît pas un seul chiffre, malgré tous les soins que j’ai pris pour les lui montrer. Elle ne soit ni compter l’argent, ni le prix d’aucune chose. Le mot qui lui vient en parlant est souvent l’opposé de celui qu’elle veut dire. Autrefois