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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t16.djvu/309

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l’on trouvoit que, quand j’aurois eu de tels torts qui l’auroient obligé de rompre, l’amitié, même éteinte, avoit encore des droits qu’il auroit dû respecter. Mais malheureusement Paris est frivole, ces remarques du moment s’oublient ; l’absent infortuné se néglige, l’homme qui prospère en impose par sa présence, le jeu de l’intrigue & de la méchanceté se soutient, se renouvelle, & bientôt son effet sans cesse renaissant, efface tout ce qui l’a précédé.

Voilà comment, après m’avoir si long-tems trompé, cet homme enfin quitta pour moi son masque, persuadé que dans l’état où il avoit amené les choses, il cessoit d’en avoir besoin. Soulagé de la crainte d’être injuste envers ce misérable, je l’abandonnai à son propre cœur, & cessai de penser à lui. Huit jours après avoir reçu cette lettre, je reçus de Mde. D’

[Epina] y sa réponse, datée de Genève, à ma précédente. Je compris au ton qu’elle y prenoit pour la premiere fois de sa vie, que l’un & l’autre, comptant sur le succès de leurs mesures, agissoient de concert, & que, me regardant comme un homme perdu sans ressource, ils se livroient désormois sans risque au plaisir d’achever de m’écraser.

Mon état, en effet, étoit des plus déplorables. Je voyois s’éloigner de moi tous mes amis, sans qu’il me fût possible de savoir ni comment ni pourquoi. Diderot qui se vantoit de me rester, de me rester seul, & qui depuis trois mais me promettoit une visite, ne venoit point. L’hiver commençoit à se faire sentir, & avec lui les atteintes de mes maux habituels. Mon tempérament, quoique vigoureux,