Ouvrir le menu principal

Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t16.djvu/302

Cette page n’a pas encore été corrigée


mon cœur. Elle me témoigna combien elle auroit désiré que j’eusse fait le voyage de Genève, prévoyant qu’on ne manqueroit pas de la compromettre dans mon refus : ce que la lettre de Diderot sembloit annoncer d’avance. Cependant, comme elle savoit mes raisons aussi bien que moi-même, elle n’insista pas sur cet article, mais elle me conjura d’éviter tout éclat à quelque prix que ce pût être & de pallier mon refus de raisons assez plausibles pour éloigner l’injuste soupçon qu’elle pût y avoir part. Je lui dis qu’elle ne m’imposoit pas une tâche aisée ; mais que, résolu d’expier mes torts au prix même de ma réputation, je voulois donner la préférence à la sienne, en tout ce que l’honneur me permettroit d’endurer. On connaîtra bientôt si j’ai sçu remplir cet engagement.

Je le puis jurer, loin que ma passion malheureuse eût rien perdu de sa force, je n’aimai jamais ma Sophie aussi vivement, aussi tendrement que je fis ce jour-là. Mais telle fut l’impression que firent sur moi la lettre de St. L[...]t, le sentiment du devoir & l’horreur de la perfidie, que, durant toute cette entrevue, mes sens me laissèrent pleinement en paix auprès d’elle & que je ne fus pas même tenté de lui baiser la main. En partant, elle m’embrassa devant ses gens. Ce baiser, si différent de ceux que je lui avois dérobés quelquefois sous les feuillages, me fut garant que j’avois repris l’empire sur moi-même : je suis presque assuré que si mon cœur avoit eu le tems de se raffermir dans le calme, il ne me falloit pas trois mais pour être guéri radicalement.

Ici finissent mes liaisons personnelles avec Mde. d’H[...].